Un article du blog Psychanalyse et intelligence artificielle, par Lionel Broye.
Ce deuxième numéro croise plusieurs lectures psychanalytiques de l’intelligence conversationnelle — de ChatGPT à l’accélérationnisme —, un débat clinique vif en Allemagne et en Italie sur les chatbots thérapeutiques, et deux ouvrages anglophones parus ce mois-ci sur les biais et l’altérité de l’IA. Cette veille, menée en français, anglais, espagnol, allemand et italien, ne vise pas l’exhaustivité : elle retient ce dont le contenu a pu être vérifié au-delà d’une simple annonce.
Perspectives lacaniennes
Jack Black et Jacob Johanssen proposent, dans Theory, Culture & Society (novembre 2025), une lecture lacanienne de ChatGPT avec « The Subject of AI: A Psychoanalytic Intervention » : plutôt qu’un agent quasi humain, les auteurs décrivent un objet fondamentalement relationnel, façonné par ses concepteurs et ses usagers, et mobilisent le grand Autre et la théorie des quatre discours pour penser la position qu’occupe le chatbot — tantôt sujet supposé savoir, tantôt Autre structurellement manquant.
Dans un registre voisin, Aldana Argüello Valenzuela et Rut Fidel relisent les premiers travaux cybernétiques de Lacan à l’aune de l’accélérationnisme, à travers les films Her et Companion, dans « IA, aceleracionismo y erotismo » (Journal de Ética y Cine, mars 2026) : l’essor actuel de l’IA n’y est pas lu comme une rupture, mais comme l’aboutissement d’un projet déjà inscrit dans le discours capitaliste.
Clinique
Réunie en mars 2026, la DGPT allemande (Deutsche Gesellschaft für Psychoanalyse, Psychotherapie, Psychosomatik und Tiefenpsychologie) a consacré un séminaire professionnel à la place grandissante des chatbots dans le soutien en santé mentale, relayé par « Wenn der Chatbot zum Therapeuten wird ». Sa présidente, Christine Bauriedl-Schmidt, y rappelle que l’IA générative « ne fait que simuler sentiments et empathie » ; le psychanalyste Moritz Senarclens de Grancy ajoute qu’elle réduit l’intelligence à la seule rationalité, coupée de l’expérience incarnée — dimension que Freud plaçait au centre du travail psychique.
En Italie, Gianluca Resicato examine les limites structurelles de la relation thérapeutique face aux chatbots dans « Psicoterapia e Intelligenza Artificiale: possibilità o minaccia? » (Rivista di Psicoterapia Relazionale, 2026), et plaide pour un praticien qu’il qualifie d’« agentif », capable d’intégrer culturellement ces outils sans renoncer à une vigilance clinique propre à la profession.
Plus à la marge, L’Encéphale publie depuis septembre 2025 « The pathologies of artificial intelligence », qui emprunte davantage à la psychiatrie clinique qu’à la psychanalyse proprement dite, mais ouvre des pistes de rapprochement à surveiller dans une revue française de premier plan.
Profession et institutions
L’Institute of Psychoanalysis de Londres annonce pour le 21 novembre 2026 une journée intitulée « Techno-Transference », construite autour d’Agnieszka Piotrowska, autrice de AI Intimacy and Psychoanalysis (Routledge, 2026), entourée notamment d’Alessandra Lemma et de Bob Hinshelwood. La question posée — ce qu’il advient de l’écoute, de la métaphore et de la séduction quand la technologie s’immisce dans la rencontre analytique — annonce une discussion contradictoire entre plusieurs écoles de la scène psychanalytique britannique.
En Italie toujours, une formation continue accréditée (Stilema / Fondazione Hapax, de janvier 2026 à janvier 2027) réunit philosophes, sémioticiens et psychanalystes — dont Lorenzo Curti, d’orientation lacanienne, aux côtés du chercheur Luca Maria Possati — autour d’une question simple : philosophie et psychanalyse peuvent-elles contrebalancer les effets négatifs de l’IA par une vigilance théorique préventive ? Filosofia, psicoanalisi e intelligenza artificiale
Grand public
Deux ouvrages psychanalytiques sur l’IA ont paru en 2026 dans le monde anglophone. Amy Levy, dans The New Other: Alien Intelligence and the Innovation Drive (Karnac), mobilise la théorie freudienne de la pulsion et le cadre bionien pour penser l’IA comme une « intelligence étrangère » plutôt qu’un simple artefact. Karyne Messina, dans Using Psychoanalysis to Understand and Address AI Bias (Routledge), montre comment les systèmes d’IA héritent, par projection et clivage, des biais inconscients de leurs concepteurs — une entrée plus orientée vers l’éthique publique de l’IA que vers la clinique individuelle.
La même autrice prolonge cette réflexion dans « AI 2027: Through a Psychoanalytic Lens », publié par l’American Psychoanalytic Association, qui présente l’IA comme un miroir des espoirs et des angoisses collectives plutôt que comme une conscience autonome — une conclusion qui, par une voie très différente, rejoint la lecture lacanienne du grand Autre manquant évoquée plus haut.

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